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Philosophie et sciences cognitives · 28 mai 2026 · 8 min de lecture

Notre cerveau, organe de liberté

Nous croyons subir le monde tel qu'il nous arrive. En vérité, notre cerveau ne le reçoit pas, il le devine et le façonne. Percevoir, c'est déjà parier ; agir, c'est plier le réel à ce qu'on a anticipé. De Helmholtz à Karl Friston, les sciences cognitives décrivent un organe qui ne se contente jamais d'enregistrer : il projette, il choisit, il invente. C'est là que se loge notre liberté, et c'est précisément ce qui sépare un esprit vivant d'une intelligence artificielle, brillante mais rivée au plus probable.

i. La devinette

Le cerveau n'enregistre pas, il invente

Nous croyons voir le monde comme une caméra filmerait une scène. C'est faux, et c'est heureux. Dès 1867, le physicien Hermann von Helmholtz parlait d'inférence inconsciente (Handbuch der physiologischen Optik) : l'œil ne capte que des signaux pauvres et ambigus, et le cerveau en reconstitue, à notre insu, la cause la plus vraisemblable. Voir, c'est déjà interpréter.

Les preuves sont sous nos yeux. Chaque œil possède une tache aveugle, là où le nerf optique quitte la rétine, et nous ne la remarquons jamais : le cerveau comble le vide. Une couleur nous paraît stable sous une lumière chaude ou froide, parce qu'il corrige en silence. Les illusions d'optique ne sont pas des ratés, ce sont les coulisses du travail : le monde que nous percevons est déjà une création, une hypothèse tenue tant qu'elle tient, refaite dès qu'elle se trompe.

ii. L'inférence active

Anticiper, c'est déjà agir

Un siècle et demi plus tard, le neuroscientifique Karl Friston a donné à cette intuition la forme d'un principe, le principe d'énergie libre : pour durer, un vivant cherche à réduire sa surprise, l'écart entre ce qu'il attend et ce qu'il rencontre. Mais voici l'idée qui change tout, l'inférence active (Active Inference, MIT Press, 2022) : le cerveau ne se contente pas d'attendre le monde, il agit pour le rendre conforme à ce qu'il a anticipé.

Je veux ma main sur la tasse, je tends le bras : j'ai modifié le réel pour qu'il rejoigne mon hypothèse. Percevoir et agir deviennent les deux faces d'un même geste. Et c'est déjà une forme de liberté : un être qui anticipe n'est plus le jouet de ce qui lui arrive, il a prise sur son monde. Là où une pierre subit, un vivant projette, puis agit pour que son projet advienne.

Cette emprise a un moteur très ancien, tenir le corps en vie, l'homéostasie. Anticiper sert d'abord à survivre, et c'est de ce socle vital que naît, peu à peu, la marge de manœuvre que nous appelons liberté.

iii. La machine

La machine, prisonnière du probable

Une intelligence artificielle anticipe, elle aussi : un grand modèle de langage calcule le mot le plus probable, compte tenu des précédents. La mécanique semble la même. Mais elle ne fait que prolonger le probable. Elle va toujours vers la moyenne de ce qui a déjà été écrit, sans jamais pouvoir vouloir autre chose. Elle n'a ni corps à défendre, ni raison de dévier.

C'est là que tout se joue. Le propre d'un esprit vivant, c'est de pouvoir trahir la prévision : refuser le mot attendu, choisir l'improbable, inventer ce qui n'existait pas encore. Le statisticien Nassim Nicholas Taleb dirait que la machine n'a aucune peau dans le jeu (Skin in the Game, 2018) ; on peut ajouter qu'elle n'a aucune liberté dans le geste. Elle ne risque rien, donc elle ne choisit rien. Nous, si.

Une machine va toujours vers le plus probable. Un esprit libre est celui qui peut choisir l'improbable.

Charles Clèdes-Flahaut
iv. L'esprit incarné

Un esprit qui fait son monde

Il y a une raison plus profonde à cette liberté. En 1991, le biologiste Francisco Varela, avec Evan Thompson et Eleanor Rosch, proposait la thèse de l'énaction (The Embodied Mind) : connaître n'est pas manipuler des symboles dans le vide, c'est l'acte d'un corps vivant engagé dans son monde. L'esprit n'est pas un logiciel posé sur du matériel neuronal, il est inséparable d'un corps qui bouge, qui sent, et pour qui les choses comptent.

Nous ne calculons pas le réel pour agir ensuite : nous le connaissons en y agissant. L'enfant apprend l'espace en attrapant, en tombant, en saisissant. Le sens n'est pas téléchargé, il est énacté, accompli dans le mouvement. Un esprit incarné ne recopie pas le monde, il en fait advenir un, le sien. Et faire advenir, plutôt que subir, c'est le geste même de la liberté.

v. La parole

La parole qui ose l'imprévu

Rien de tout cela n'est abstrait pour qui prend la parole. Le cerveau de votre interlocuteur anticipe sans cesse : il devine le mot d'après, comble les blancs. Un cliché, c'est une attente parfaitement comblée, donc aussitôt oubliée. On ne retient que ce qu'on n'avait pas vu venir.

Ce qui capte une attention, c'est l'écart juste : la formule inattendue mais vraie, le tour libre. C'est ce que le référencement de 2026 nomme l'information gain, l'apport neuf. Or ce neuf, une IA ne peut que l'emprunter au déjà-écrit ; un esprit libre, lui, peut l'inventer. Une voix qui s'engage et ose l'imprévu touche, là où la moyenne lissée glisse sans laisser de trace. C'est ce que j'accompagne chez les dirigeants : faire entendre une parole qui leur appartient, et qu'on n'avait pas prévue. C'est aussi un travail d'écriture et de ligne éditoriale.

vi. Conclusion

Un organe de liberté

Le cerveau devine, anticipe, modélise. Mais il ne fait pas qu'épouser le probable comme une machine : il peut s'en écarter, vouloir, créer, refuser. Helmholtz, Friston et Varela décrivent, chacun à sa façon, un organe qui ne subit pas le monde, il le fait advenir. C'est en cela qu'il est, avant tout, un organe de liberté.

Une IA prolonge superbement le déjà-pensé, et ne s'en évade jamais : c'est sa force comme outil, et sa limite comme auteur. La parole qui touche, elle, vient toujours d'un esprit libre qui a osé l'imprévu. C'est ce que j'accompagne, en consultant à Saint-Germain-en-Laye et partout en France. Pour en parler vingt minutes, le rendez-vous se cale facilement.

Sources

Pour aller plus loin

  • Hermann von Helmholtz, Handbuch der physiologischen Optik, vol. III (1867), sur l'inférence inconsciente.
  • Thomas Parr, Giovanni Pezzulo et Karl Friston, Active Inference. The Free Energy Principle in Mind, Brain, and Behavior, MIT Press (2022).
  • Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, The Embodied Mind (1991), traduit sous le titre L'Inscription corporelle de l'esprit (1993), sur l'énaction.
  • Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game. Hidden Asymmetries in Daily Life (2018).
  • Antonio Damasio, sur l'homéostasie comme racine du vivant : voir « Ce corps que la machine n'a pas ».

À propos de l'auteur

Charles Clèdes-Flahaut est consultant en stratégie de communication depuis 2014, fondateur d'Agent Fédérateur à Saint-Germain-en-Laye. Formation philosophie et ingénierie financière, pratique photographique et vidéaste. Il accompagne PME, dirigeants et entreprises de service dans leur stratégie, leur création de site web avec IA, leur ligne éditoriale et leur posture face à la mutation IA. Lire la biographie complète.

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