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Posture éditoriale · 19 juin 2026 · 7 min de lecture

L'IA prolonge votre geste, pas votre intention

Il vous est sûrement arrivé ceci : vous entrez en réunion avec une idée que vous croyez claire, vous commencez à l'expliquer à voix haute, et c'est en la disant que vous comprenez enfin ce que vous vouliez dire. Vous le découvrez en le formulant. Le sens d'un message se forme dans le geste même de le dire, et cette expérience si banale change tout au moment où l'on se demande ce que l'intelligence artificielle peut faire de notre communication, et ce qu'elle doit nous laisser.

i.

Le sens se forme en parlant

On imagine souvent la communication comme un transport : une idée déjà complète dans la tête, qu'il suffirait d'emballer dans des mots et d'expédier. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty propose une tout autre image. Dans la Phénoménologie de la perception (1945), il écrit une phrase restée célèbre : « La parole est un geste, et sa signification un monde. » Parler fait advenir la pensée, comme une intention prend forme à l'instant précis où le bras se tend vers l'objet.

La preuve est dans votre semaine. La réunion où, en cherchant à expliquer un projet, vous trouvez soudain la formule juste. La note de vision qui se clarifie sous votre main à mesure que vous l'écrivez. Le client devant qui, pour la première fois, vous dites votre métier autrement, et mieux. À chaque fois, c'est en disant que le sens est venu. Une école plus récente des sciences cognitives a donné un nom à cette idée, l'énaction (Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, The Embodied Mind, 1991) : signifier, c'est faire advenir un monde en agissant.

ii.

L'outil a toujours prolongé le geste

Si le sens naît dans le geste, une question se pose : que fait l'outil au geste ? L'histoire répond depuis longtemps. L'anthropologue André Leroi-Gourhan, dans Le Geste et la Parole (1964), a décrit comment l'humain dépose peu à peu dans ses outils une part de ses capacités. La main invente le silex, puis le manche, puis la machine, et chaque fois le geste se trouve prolongé, libéré, démultiplié. Prenez la fauche. Avec la faucille, on travaille courbé, une poignée d'épis à la fois. Avec la faux, le corps se redresse et embrasse un andain entier d'un balancement des deux bras. Même bras, même geste, mais une puissance décuplée. L'outil a élargi ce qu'un seul faucheur pouvait faire.

iii.

L'IA prolonge le geste de communiquer

L'intelligence artificielle s'inscrit dans ce mouvement, à un nouvel étage. Là où la machine agricole prolonge un geste du corps, elle prolonge un geste de l'esprit : chercher une formulation, explorer des variantes, structurer une idée, relire. D'un même mouvement, comme le paysan qui d'un levier fauche un champ entier, vous pouvez déployer dix angles d'un même message, essayer trois tons, dérouler une intuition jusqu'au bout. Le geste reste le vôtre, sa portée change d'échelle. C'est exactement ce qui se joue quand on mène une stratégie de communication avec ces outils plutôt que sans eux.

L'image agricole a pourtant une limite qu'il faut tenir, sous peine de se mentir. La faucheuse ne décide ni du champ, ni de la saison, ni de ce qu'on sème. Le paysan lit le ciel, choisit le moment, juge la maturité du grain, et la machine exécute. Il en va de même ici. L'IA élargit votre geste de communiquer, mais le sens, la direction, le goût de ce qui mérite d'être dit restent à vous. Vous êtes à la manœuvre, comme le chef d'orchestre dont le bras ne produit aucun son et fait pourtant naître la musique de tout l'ensemble.

La faucheuse a élargi le geste du paysan, jamais décidé de la saison. L'IA élargit votre geste de communiquer, à vous de garder la main sur le sens.

Charles Clèdes-Flahaut
iv.

Déléguer, ou engager

De là découle une distinction qui décide de tout, pour un dirigeant comme pour ses équipes. On peut déléguer : confier la tâche en bloc, attendre le résultat, tourner le dos au trajet. On peut aussi engager : dialoguer avec l'outil, corriger, relancer, refuser une formule et en chercher une plus juste. Cette différence touche au fond. Déléguer, c'est se priver du geste, donc du moment où le sens se forme. Engager, c'est rester dans la boucle et clarifier sa propre pensée à chaque aller-retour. C'est tout l'art d'apprendre à parler à ses outils.

Le poète Antonio Machado l'a dit en une formule que tout marcheur connaît : « se hace camino al andar », le chemin se fait en marchant (Proverbios y cantares, 1912). Un dirigeant qui rédige sa note de vision trouve sa route en avançant, phrase après phrase. L'IA peut marcher à ses côtés, lui tendre des pistes, lui faire gagner des heures. Elle peut difficilement marcher à sa place sans lui retirer, au passage, ce qui se découvrait sur le chemin.

v.

Le revers, regardé en face

Cette voie a un revers, et l'honnêteté commande de le regarder. Quand on confie systématiquement sa réflexion à un assistant, on perd la main sur ce qu'on croyait gagner. Les sciences cognitives ont un nom pour cela, la décharge cognitive : à mesure que nous remettons nos opérations mentales à un outil, nous les exerçons moins, et une faculté moins sollicitée reste moins disponible. Chacun l'a éprouvé le jour où, l'habitude du GPS bien prise, il s'est découvert incapable de retrouver seul un chemin qu'il faisait pourtant chaque semaine.

Rien d'étonnant si l'on a suivi le fil. Le sens naît dans le geste ; supprimez le geste, et vous perdez une part du sens, et de ce que vous en appreniez. C'est la rançon exacte de la délégation en bloc.

vi.

L'attelage qui fait grandir

La bonne nouvelle, c'est qu'il existe une troisième voie, entre tout déléguer et tout porter seul : l'attelage. En 2005, un tournoi d'échecs « en liberté », où chacun pouvait s'aider d'un ordinateur, a donné un résultat que Garry Kasparov aime raconter : les vainqueurs ont été deux amateurs équipés de machines ordinaires et d'un excellent procédé de collaboration, devant les grands maîtres comme devant les super-ordinateurs. Ce qui l'emporte, c'est l'équipe : un humain qui sait ce qu'il cherche, une machine qui démultiplie, un bon dialogue entre les deux. Dès 1962, l'ingénieur Douglas Engelbart appelait cela augmenter l'intelligence humaine plutôt que la remplacer.

Pour un dirigeant et ses équipes, c'est une occasion rare. Mener un projet de communication avec l'IA, sans s'en remettre à elle, c'est vivre une aventure intellectuelle dense : on confronte sa pensée, on précise son vocabulaire, on découvre des angles, et l'on ressort plus clair sur ce qu'on voulait dire. On démultiplie son geste, comme le paysan a démultiplié le sien, et l'on garde la main sur la moisson. Au bout, il y a une chose qu'aucune délégation ne procure : le plaisir de communiquer, parce qu'on est resté l'auteur de sa parole. C'est aussi la même conviction qui traverse notre lecture du paradoxe créatif de 2026 : léguer un savoir-faire à ses équipes, le transmettre, l'intégrer, voilà ce qui fait grandir une maison. Le geste qu'on cesse de faire, on cesse un jour de le posséder.

Pour transformer votre prochain projet de communication en cette aventure-là, sans y perdre votre voix, vingt minutes au téléphone suffisent à en tracer le cap.

Sources

  • Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard (1945), chapitre « Le corps comme expression et la parole ».
  • Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, The Embodied Mind (1991), sur l'énaction.
  • André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, t. 1 Technique et Langage (Albin Michel, 1964), sur l'outil comme prolongement du geste.
  • Antonio Machado, « se hace camino al andar », Proverbios y cantares (1912).
  • Evan F. Risko et Sam J. Gilbert, « Cognitive Offloading », Trends in Cognitive Sciences (2016), synthèse de la recherche sur la décharge cognitive.
  • Garry Kasparov, « The Chess Master and the Computer », The New York Review of Books (2010).
  • Douglas Engelbart, Augmenting Human Intellect (1962).

À propos de l'auteur

Portrait de Charles Clèdes-Flahaut, auteur de l'article et fondateur d'Agent Fédérateur

Charles Clèdes-Flahaut est consultant en stratégie de communication depuis 2014, fondateur d'Agent Fédérateur, aux portes de Saint-Germain-en-Laye. Formation philosophie et ingénierie financière, pratique photographique et vidéaste. Il accompagne PME, dirigeants et entreprises de service dans leur stratégie, leur création de site web avec IA, leur ligne éditoriale et leur posture face à la mutation IA. Lire la biographie complète.

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