L'IA est partout, et pourtant quelque chose nous échappe
En quelques années, l'intelligence informatique s'est invitée dans à peu près tous les métiers. Elle écrit, elle code, elle illustre, elle synthétise, elle accélère. Beaucoup de dirigeants la regardent avec un mélange d'admiration et d'inquiétude, parfois avec une forme d'impuissance discrète. La machine semble savoir faire ce qu'eux faisaient hier, plus vite, sans fatigue, sans état d'âme.
Je vois cette scène se rejouer dans presque chaque premier rendez-vous. Un dirigeant me montre, un peu fébrile, une page entière sortie d'un modèle en trente secondes. Le texte est propre, fluide, sans faute. Et il me pose toujours la même question, à voix basse : « franchement, vous croyez encore que mon métier vaut quelque chose ? » Le ton est léger, mais l'inquiétude est réelle. C'est de cette question-là que je voudrais m'occuper ici.
Et pourtant, à mesure que les modèles deviennent plus puissants, une intuition revient avec une régularité étonnante chez ceux qui les utilisent en profondeur : quelque chose résiste. Quelque chose qui n'est pas dans la machine, qui ne sera jamais dans la machine, et qui pourtant fait toute la différence dans le résultat produit. Ce quelque chose, c'est précisément ce qui distingue une entreprise d'une autre, un dirigeant d'un autre, une plume d'une autre. C'est notre part irréductible. Notre subjectivité.
Comprendre cette résistance, c'est prendre l'IA au sérieux pour ce qu'elle est, et lui assigner sa juste place dans nos pratiques. Le mot « ordinateur », en français, vient d'ordinare : mettre en ordre, ranger. La machine range admirablement. Elle ne décide pas de l'ordre qui compte pour vous. Cet ordre-là, ce cap, reste à la charge d'un être humain, et c'est une bonne nouvelle.
